Avec l'activité soudaine de son corps, la faim grondait, renversant toute autre notion dans l'esprit du loup. La poursuite, de prime abord commencée par pur intérêt olfactif, prenait peu à peu des allures de traque à mort. La pluie avait cessé l'heure d'avant, et la course se poursuivait. Le loup est un chasseur endurant, et la faim le rend tenace. Il y avait longtemps qu'il ne voyait plus sa proie, mais l'odeur si intéressante persistait, traçant pour le loup une piste aussi évidente que le serait un tapis rouge pour un humain. Les branches et les ronces lui fouettaient le museau; il n'en avait cure. Poursuivait un gibier à l'odeur de rêve... ou était-ce l'inverse, un rêve à l'odeur de gibier ?
Il finit par déboucher dans une clairière ombragée, les pattes en feu. Immédiatement, il sut que sa longue galopade touchait à sa fin. Affalée entre les racines d'un arbre centenaire, une créature à la fourrure argentée posait sur lui de doux yeux noirs. Le loup s'avança, les crocs dévoilés par la faim, prêt à achever cette fabuleuse proie. S'arrêta net en s'apercevant que la créature était plus humanoïde qu'animale, vision qui ramena un brin de raison à son esprit obscurci. Et le fit hésiter assez longtemps pour que la créature s'adresse à lui, d'une voix apaisante et hypnotique, sans le quitter des yeux.
"Aide-moi."Le loup renifla l'air, indécis, et finit par s'approcher, sa faim revenue en arrière-plan. Oui. Une odeur de blessure émanait de la créature, et maintenant que la queue en plumeau de celle-ci se recourbait vers le haut, il vit la jambe repliée sur le corps frêle, du sang qui coulait de la cheville étranglée dans un lacet métallique fin, d'autant plus tranchant. S'il se serrait davantage, la chair serait entaillée jusqu'à l'os, la douleur terrible et la perte de sang fatale. Jamais le loup ne s'était senti si lucide. Il savait que la seule solution était de rompre le lacet, et que pour ça il ne disposait que d'un seul outil: ses crocs. Seulement, il était sûr de devoir mordre dans la chair au passage, et sa faim risquait de le pousser à...
"N'aie pas peur."Encore cette voix apaisante, cette douceur qui le mettait en confiance. La créature semblait deviner les pensées du loup, et s'exprimait avec une patience infinie. Le loup inspira une profonde bouffée d'air, puis baissa lentement la tête vers le membre piégé, appuya ses crocs contre la blessure, et mordit de toutes ses forces. A peine sentit-il craquer le fil d'acier entre ses crocs, que le cri aigu de la créature lui transperçait les oreilles. Assourdi et crachant, il se replia en quelques bonds au bord de la clairière, puis lança un regard de reproche à la créature, nullement surpris, mais vexé. Il reconnut un sourire sur la face glabre de la créature, qui se relevait déjà. Elle eut un rire, sonnant comme un scintillement d'étoile.
"Merci pour ton aide. La fille de l'aube viendra à son tour te rendre service. Bientôt."Allait-elle repartir de son pas agile et vif comme le vent, malgré sa blessure ? Mais le loup s'aperçut avec consternation qu'il n'y avait aucune blessure à la jambe de la femme animale. On s'était joué de lui. Alors qu'il allait se mettre en colère, la créature le regarda à nouveau, et dit un peu plus gravement:
"Un faon s'est rompu le cou après le prochain arbre. C'est pour le sauver que j'ai accouru, mais je suis arrivée trop tard."Et sur ces paroles mystérieuses, la voilà repartie. Le loup resta un moment à ressasser cette curieuse rencontre, puis, effectivement, il sentit l'odeur d'un faon mort. Ainsi, elle disait vrai...
Une fois repu, le loup s'en repartit vers Oto, plus déterminé que jamais à survivre pour accomplir la volonté de maître... Seul le goût de viande restant sur sa bouche lui assurait que tout ceci n'avait pas été qu'un rêve.